
Biographie
Jaime ROSALES est né à Barcelone en 1970.
Après avoir écrit quelques scénari pour le cinéma et la télévision, il reçoit une bourse pour intégrer l’Ecole Internationale de Cinéma et de la Télévision (EICTV) de San Antonio de los Baños à Cuba. Il rejoint ensuite the Australian Film Television and Radio School (AFTRS) de Sydney.
Il a fondé la société de production Fresdeval Films en 2001.
Suite au succès de son premier long métrage LES HEURES DU JOUR (LAS HORAS DEL DIA), prix FIPRESCI à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2003, il réalise LA SOLEDAD, développé avec le soutien de la Cinéfondation du Festival de Cannes et du CineMart du Festival International de Rotterdam.
LA SOLEDAD a obtenu 3 Goya (équivalents espagnols des César) en 2008 :
MEILLEUR FILM
MEILLEUR REALISATEUR
MEILLEURE REVELATION MASCULINE pour José Luis Torrijo
Filmographie
2007 - LA SOLEDAD
2003 - LAS HORAS DEL DIA (LES HEURES DU JOUR)
Entretien
et publié dans la revue REDUX#27 (avril-mai 2008).
Autant vous prévenir tout de suite, Jaime Rosales est l'une des chances de palme d'or les plus sérieuses que l'espagne ait connues depuis Buñuel et les non récompensés Victor Erice (l'esprit de la ruche) et bien sûr Pedro Almodóvar. dès son premier film, ce barcelonais - né en 1970 - a été repéré par la quinzaine des réalisateurs. las horas del día (2003) dressait le portrait sans trajectoire d'un tueur en série agissant dans une absence sidérante de la moindre tentative de justification, à mille lieues des injonctions de notre société victimaire. Son deuxième long, la soledad, sortira enfin en france au mois de juin, après sa sélection l'année dernière à un certain regard, ayant gagné contre toute attente le goya 2008 du meilleur film, soufflé au gros succès l'orphelinat de Juan-Antonio Bayona. Tourné comme le précédent en un mois (en février dernier), et monté tout aussi rapidement, son troisième film, tiro en la cabeza, suivra-t-il l'ordre logique que nous prédestinons à son auteur, soit la sélection officielle en compétition à cannes 2008 ? A l'heure où nous bouclons, nous n'en savons bien sûr rien, mais si jamais il devait être de la partie, nous prenons déjà les paris.
Car avec la soledad, Jaime Rosales a confirmé avec radicalité l'évidence et la stricte nécessité de son cinéma. Histoire de deux femmes, Adela et Antonia, dans le Madrid d'aujourd'hui, le film est en grande partie tourné en split-screen. La première, une jeune femme farouchement indépendante, quitte son compagnon pour élever son enfant seule à madrid, même en colocation. L'autre, d'âge plus mûr, affronte le cancer de l'une de ses filles à ses côtés. Un attentat va briser la vie d'Adela, un conflit financier entre ses enfants va briser le coeur d'Antonia. A partir de ces deux drames montés en parallèle, Jaime Rosales organise un espace filmique implacable où s'agrègent vérités sociologique et universelle, puissance de l'image en mouvement et du cadre fixe, refus des artifices hasardeux du film chorale. la soledad fait partie de ces oeuvres trop rares qui constituent une véritable proposition de cinéma. Une leçon ?

Erwann Lameignère : On pourrait dire que tes films sont froids, mais au contraire, ils établissent une tension subtile, de chaque seconde... Travailler sur la narration en termes de temps et d'espace t'est-il fondamental ?
Jaime Rosales : Tout d'abord, j'aimerais souligner que, d'après moi, chaque spectateur ressent et perçoit un film selon sa propre sensibilité. Ceci vaut pour mon film comme pour tous les autres ainsi que pour tous les spectateurs.
Si un spectateur le trouve froid, ennuyeux, lent, extraordinaire, fort ou qu'il le laisse indifférent... ila raison dans tous les cas. En ce qui me concerne, je maintiens une distance physique - qui se traduit par une distance émotionnelle - entre la caméra et le champ d'action des personnages. D'autre part, je ne renforce pas le drame grâce à des ressources émotionnelles comme la musique ou les mouvements de caméra. Cela peut se traduire par une certaine sensation de froideur, mais cela permet également de mieux voir ce qui se passe face à la caméra et par extension, ce qui se passe à l'écran. Effectivement, chaque scène est précisément construite de manière à ce que, derrière un apparent voile de normalité, il existe une tension sous-jacente qui traverse tout le film. Cette manière de travailler n'est pas aisée car il n'est pas toujours évident de trouver un drame sous-jacent à une séquence de la vie quotidienne, mais cela ouvre des champs immenses. Lorsque je monte un film, je me rends compte qu'on peut se passer de pratiquement toutes les scènes du point de vue de la trame. De cette manière, je me permets de ne conserver que les scènes qui sont bien sorties ou qui contribuent de manière décisive à l'ensemble du film, sans ressentir le besoin de garder celles qui sont moins biens sorties mais qui sont indispensables à la narration. Peu de scènes indispensables à la progression et la compréhension de l'histoire sont écrites dans mon scénario.
Beaucoup de cinéastes proposent une idée par séquence pour raconter une histoire et d'autres, sans être opposés à cette manière de réaliser, proposent une idée illustrée par l'ensemble du film. Tarkovski, Kubrick, Haneke, ou récemment le PT Anderson de There will be blood. A mon sens, tu appartiens davantage à ceux qui proposent une grande idée qui se maintient en ligne droite. Qu'en penses-tu ?
En effet, on peut dire que dans le cas de ces cinéastes - je ne sais pas si j'en fait partie, je ne peux pas en juger - il existe une idée dominante du point de vue formel. Cette idée stylistique dominante est marquée par un ensemble de règles esthétiques et la situation du spectateur à l'égard de ce qui se déroule. Cette idée centrale que tu évoques doit traverser le film de bout en bout. Ce qui peut paraître renoncer à raconter beaucoup de choses de scène en scène. Mais en réalité - du moins en ce qui me concerne - cette manière de faire - réduire l'ensemble de moyens à très peu de règles esthétiques, de manière très marquée - au lieu de réduire l'espace de perception, l'amplifie. On peut sans doute avoir le sentiment que ces cinéastes racontent moins de choses, mais dans leurs films, le spectateur n'est pas guidé émotionnellement ni idéologiquement.
Il y a plus d'espace pour voir et ressentir. Et ce sont des films pleins d'idées et d'émotions. Pourtant, ces idées et ces émotions ne sont pas soulignées. A cet égard, je me permets de paraphraser Bresson : « Cache tes idées mais de manière à ce que le spectateur les trouve. Les plus importantes sont les plus cachées ».
30% de La Soledad est en split-screen, cependant il se perpétue dans l'oeil et l'esprit du spectateur toute la durée du film. Les personnages ne demeurent-ils pas isolés dans leurs propres segments de film ? Dans un même lieu, deux personnes ne peuvent-elles pas être très éloignées ?

Lorsque j'ai pensé au split-screen pour La Soledad, j'ai pensé à deux choses. La première c'est qu'un split-screen devait être construit comme un langage et non comme un effet. Il devait y avoir des règles sur ce qui pouvait et ce qui ne pouvait pas se faire. Il devait être une sorte de langage non pas de manière artificielle, mais en recherchant à renforcer l'expressivité de ce qui se raconte. Deuxièmement, je ne voulais absolument pas que le split-screen produise une distanciation extrême avec le spectateur. Pour éviter cette distanciation extrême - la perturbation que produit sur le spectateur le saut du format naturel au split-screen - j'ai appliqué au format normal beaucoup des règles inhérentes au splitscreen : une composition sans mouvements de caméra, des cadres simples sans beaucoup d'éléments décoratifs, un montage lent ou en plan-séquence, et plein d'autres décisions. Quand je réalisais le film, j'avais l'impression d'avancer dans la neige. Je ne savais pas comment aller fonctionner le split-screen, car je n'avais pas de référents directs de ce que je faisais. Je ne savais pas non plus exactement ce que cela allait apporter en termes d'expressivité. Désormais, je sais une chose : le splitscreen confère l'expressivité - en divisant un écran en deux moitiés mais, au fond, à l'intérieur d'un même plan - à certaines scènes dans lesquelles le conflit entre plusieurs personnages révèle la nécessité ou l'impossibilité d'être ensemble. Et quant à ta question de savoir s'il est possible à deux personnes d'être, dans un même espace, très éloignées l'une de l'autre, c'est précisément ce dont traite mon film : de la proximité physique et la distance émotionnelle. Et c'est en cela que le split-screen a un intérêt supplémentaire car au sein de la proximité physique - d'un même espace scénique - et de la simultanéité de la vision - on voit en même temps celui qui parle et celui qui écoute - demeure très claire la distance émotionnelle.
Pourquoi cette absence de musique ?
Il n'y a pas de musique dans mes deux premiers films comme dans celui dont je suis en train d'achever le montage. Comme je te l'ai dit : la musique appuie les émotions du spectateur. Je préfère que mon film devienne une expérience émotionnelle subjective.
Pour utiliser la métaphore du voyage : il y a des cinéastes qui proposent une destination à atteindre et d'autres un véhicule de transport, avec le client - le spectateur - qui décide de l'endroit où il veut aller. J'appartiens à cette seconde catégorie. Ce véhicule est le film.
La décision de centrer le récit sur des personnages féminins s'est-elle imposée de manière évidente ? Est-ce avec les femmes espagnoles modernes (qui ont vécu une évolution brutale en 30 ans ; elles sont désormais en Europe parmi les plus indépendantes, celles qui ont le moins d'enfants, etc.) que se manifeste avec le plus de violence la destruction du lien social ?
Le film est centré sur des personnages féminins, évidemment, mais cela ne veut pas dire que les hommes en sont exclus. Dans mon film précédent, Las Horas del día, et dans mon nouveau film, Tiro en la cabeza, le personnage central est un homme, mais cela ne veut pas dire que ce qu'il raconte n'affecte pas les femmes. Ce qui est certain, c'est que femmes et hommes nous vivons en communauté et ce qui nous affecte, les affecte elles aussi et réciproquement. Dans l'actualité, dans le monde et en Espagne, en particulier, le rôle de la femme change de manière notable. Mais nous ne pouvons pas perdre de vue que tout changement chez la femme affecte les hommes. L'incorporation de la femme dans le monde du travail a provoqué une modification énorme - positive, je crois - dans le rôle de l'homme au sein du foyer. Désormais, les hommes participent davantage à l'éducation des enfants et partagent les tâches domestiques qui auparavant étaient réservées aux femmes. Ce qui s'est passé à un certain moment - entre la chute du mur de Berlin et le 11 septembre - c'est que le monde a pris une mauvaise direction. S'est affirmée l'idée que l'Homme - au sens d'hommes et femmes réunis - devait être une machine au service de la consommation et la production frénétique de biens matériels. A l'intérieur de ce matérialisme généralisé, à l'époque où la femme redéfinissait son propre rôle, elle a été contaminée - exactement comme les hommes - par de nombreux aspects négatifs. Mais, j'insiste, cela n'a rien à voir avec l'émergence d'une série d'aspects positifs dans les rôles réciproques. Désormais, selon moi, il faudrait conserver les aspects positifs - davantage d'équité entre les hommes et les femmes, la répartition des tâches ménagères - mais sans se lancer dans une course qui ne mènerait qu'à l'aliénation totale des hommes et des femmes ; sinon pour retrouver des rythmes de vie plus naturels et plus conformes à nos besoins. Il convient de devenir plus égaux certes, mais surtout, plus humains.
Peut-on parler de discours post-pasolinien à propos de ton film ?

Je ne sais pas à quoi tu fais référence. De mon point de vue, il s'agit de trouver un nouveau discours postmarxiste et post-néolibéral. Je crois qu'il faut abandonner la lutte des classes comme paradigme de tous les maux de la société et qu'en même temps, il faut abandonner la glorification de l'argent comme bien suprême qui apporte le bonheur. Ni l'un, ni l'autre. Je crois que nous devons, avant tout, chercher un nouveau discours qui suppose la construction d'un nouvel individu éthique.
Un nouvel individu qui, à partir de la liberté du marché et de la démocratie, s'oriente vers une forme naturelle, d'un point de vue éthique, qui enrichit l'ensemble de la société. Un nouvel individu qui échapperait au cynisme. Pour certains, il se peut qu'il s'agisse d'une utopie très naïve ; mais je crois qu'il n'y a pas d'autre voie possible. Ou nous trouvons un nouvel espace idéologique qui, tout en respectant la liberté, trouve la manière d'édifier une société plus acceptable ou tout s'écroulera sous son propre poids de manière dramatique et violente.
Il y a un jeu, quelque chose de très paradoxal, entre la violence sociale, la violence du vide, la violence des visions exclusivement individuelles avec la quasi-absence de violence dans la représentation de l'événement le plus dramatique du film...
En effet, la violence peut être quelque chose de très évident, très visible, ou quelque chose de beaucoup plus subtil. Nous vivons dans une société très violente - peut-être est-ce la nature humaine, car a-t-il déjà existé une civilisation humaine qui ne soit pas violente ? - et cette violence s'exprime de manière évidente lors des attentats, des assassinats, des répressions massives, des guerres mais cela se manifeste aussi de manière subtile mais très forte avec la consumérisme.
Le consumérisme et le capitalisme nous imposent de consommer et en même temps créent des barrières à cette liberté : le coût de la vie, le prix de l'immobilier, l'augmentation du prix du pétrole, etc. Un des aspects de mon film est d'essayer de mettre en évidence ces deux formes de violence. Pour moi, il était important que l'histoire d'Adela - l'attentat et la douleur qu'il cause - ait le même poids que la dispute pour des raisons financières entre les soeurs et Antonia, la mère. Parce que dans la société de contrôle dans laquelle nous vivons, tout semble être fait pour nous convaincre du grand danger que représente la violence terroriste et détourner notre regard des autres formes de violence plus insidieuses que représentent l'appareil d'état ou les forces économiques et médiatiques. Si seulement il existait une manière de mesurer la frustration, la douleur et la négativité qu'engendre une société ; si seulement il existait une sorte de balance pour peser cette souffrance ; j'ai l'impression que les effets négatifs que génère l'aliénation consumériste à grande échelle - sans parler des ravages faits à l'environnement - sont beaucoup plus importants que ceux que causent les commandos terroristes tout autour du globe. Ceux qui contrôlent la société ne veulent rien changer en profondeur par peur de perdre certains privilèges. Et c'est pourquoi ils détournent notre attention vers des problèmes moins graves. Pourquoi consacre-t-on beaucoup plus de moyens à la lutte anti-terroriste qu'à la lutte contre la malaria ou aux accidents de la route ? Alors que la route et la malaria causent un nombre de morts beaucoup plus important. Parfois, je me sens découragé. Parfois, je pense qu'il vaudrait mieux jeter l'éponge, ne pas lutter pour un monde meilleur car au bout du compte, on pourrait penser que l'être humain n'en vaut pas la peine... Mais je me refuse à penser ainsi. Je crois en un monde meilleur et au devoir inéluctable de chaque génération d'essayer de laisser en meilleur état possible la société dans laquelle elle a vécu, pour les générations suivantes.
Ton prochain projet abordera-t-il également l'absence de lien social, l'isolement...
J'achève un film sur l'assassinat de deux gardes civils à Capbreton, dans le sud-ouest de la France au mois de décembre 2007, par trois terroristes de l'ETA. Ce fut un acte très choquant. Quelque chose de terrible, de fortuit, d'évitable. Il s'agit, je pense, comme dans le cas de mes films précédents, d'un film radical dans sa forme - dans ce cas c'est un film muet, filmé à grande distance avec des téléobjectifs, comme s'il s'agissait d'un documentaire animalier - et très original dans son contenu. J'espère que cela permettra d'ouvrir un nouveau chemin pour résoudre le problème du Pays basque, à commencer par l'importance d'écouter les autres.

